Il était une fois un monde où toutes les bêtes parlaient. D’une même voix, d’un même langage, clair comme le ruisseau qui chante en cascadant sur les pierres. Les singes bavardaient avec les girafes, les toucans gloussaient avec les serpents, et même le tigre, fier et terrible, débattait sans malice avec l’antilope qu’il chassait. Les mots coulaient, légers et nécessaires, comme la pluie sur la savane.

Puis vint l’Homme.

Il arriva comme arrivent toutes les créatures, sans plus de cérémonie qu’un oiseau qui naît dans son nid. Mais lui était différent. Jamais content. Toujours affamé. Il apprit vite la langue des bêtes, y ajouta ses propres mots, compliqua ce qui était simple. Il promit, séduisit, menaça. Certains animaux se laissèrent charmer. D’autres le chassèrent à coups de griffes. On crut alors qu’il suffirait de l’ignorer pour qu’il reste à sa place.

Quelle erreur.

Les saisons passèrent. Un matin, dans une clairière où des ours jouaient à saute-mouton avec des jaguars, l’Homme apparut, vêtu de peaux volées. Sans gêne, il interpella le plus grand ours :

— "Toi, mon gros, il est temps de m’aider à prendre le miel. Et amène tes frères. Je vais vous faire travailler."

Travailler.

Le mot tomba comme une hache. Les jaguars, plus rusés, filèrent en emportant un mouton entre leurs crocs. Les ours, d’abord perplexes, continuèrent leur chemin… jusqu’à une autre clairière.

Là, le monde était méconnaissable.

Les arbres gisaient, massacrés. Des chevaux, autrefois libres, tiraient des charges sous le fouet. Travailler. Ce n’était qu’un autre mot pour "obéir".

Alors, les ours s’enfuirent. À travers les forêts, par-dessus les montagnes, ils hurlèrent leur avertissement :

— "Taisez-vous ! Taisez-vous ! Le langage est notre perte ! L’Homme n'est pas un ami... il veut nous asservir !"

Et depuis ce jour, les animaux se taisent.

Sauf les perroquets, bien sûr.

Mais eux, c’est juste pour se moquer.

Car quel tyran pourrait forcer un perroquet à travailler ?