"Pour demain, vous demanderez à vos parents de vous raconter une histoire... avec une morale à la fin."

Les élèves de cinquième échangèrent des regards perplexes. Certains sourirent, imaginant déjà les récits édifiants qu'on allait leur servir. D'autres pâlirent, sachant pertinemment que chez eux, les "histoires avec morale" finissaient généralement en leçon de vie... douloureuse.

Le lendemain, la salle de classe bourdonnait de ce silence particulier qui précède les confessions. Les élèves, un à un, se levaient pour partager les histoires que leurs parents leur avaient racontées la veille. Des récits édifiants, des leçons de vie soigneusement emballées dans des métaphores de lait renversé ou d’argent économisé.

Madame Leblanc, souriante, hochait la tête à chaque conclusion vertueuse. "Très bien, très bien."

Puis vint le tour de Pierre.

Assis au fond, les bras croisés, il fixait son bureau comme s’il y lisait un secret.

— Pierre, interrogea la professeure, as-tu une histoire à nous partager ?

Un sourire étrange flotta sur ses lèvres.

— Oui, madame. Mon père m’a raconté quelque chose… sur ma mère.

Déjà, quelques rires étouffés fusaient. Pierre n’était pas du genre à raconter des histoires de lapins sages.

Il prit une grande inspiration.

— Ma mère était pilote. Un jour, son avion a été touché. Elle a dû s’éjecter au-dessus du territoire ennemi. Tout ce qu’elle avait, c’était une bouteille de whisky, un pistolet et un couteau de survie.

La classe se figea. Madame Leblanc cilla, incertaine.

— Elle a bu le whisky en descendant… pour ne pas que la bouteille se brise à l’atterrissage.

Quelqu’un ricana. Pierre ignora l’interruption.

— Son parachute s’est posé en plein milieu de vingt soldats ennemis. Elle en a tué douze avec le pistolet. Jusqu’à ce qu’il n’ait plus de balles.

Un élève laissa échapper un "Whoa…" involontaire.

— Ensuite, elle en a poignardé quatre avec le couteau. Jusqu’à ce que la lame casse.

Madame Leblanc ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.

— Et les quatre derniers… elle les a étranglés. À mains nues.

Un silence de mort.

La professeure, pâle, porta une main à sa poitrine.

— Mon Dieu, Pierre… Quelle morale ton père a-t-il tirée d’une histoire aussi… violente ?

Pierre leva les yeux, imperturbable.

— "Ne jamais faire chier maman quand elle a bu."