En ces temps anciens où la Chine s’étirait sous le ciel impérial, vivait un homme nommé Zhang, gouverneur comblé par les faveurs du destin. Richesses, honneurs, femmes – tout lui avait été donné. Pourtant, un matin, au faîte de sa gloire, il se regarda dans le miroir de bronze de son palais et ne vit qu’un abîme.

« À quoi bon ? » murmura-t-il.

Plus rien ne l’émerveillait. Plus rien ne le brûlait. La satiété avait tué le désir, et le désir était le souffle même de la vie. « La nature humaine est insatiable… » songea-t-il. « Mais moi, je n’ai plus faim. »

Érudit, Zhang avait tout étudié – les classiques, les stratégies de guerre, les plaisirs des sens. Il ne lui restait qu’un mystère à percer : la mort. Non par désespoir, mais par logique. La vie était un cercle, et la mort, son point final. Si tout revenait à son origine, ne devait-il pas, lui aussi, boucler la boucle ?

Il voulut donc mourir.

Mais Zhang, même las, était un aristocrate : il redoutait la souffrance. Mourir, oui, mais sans heurts, sans douleur – comme on s’endort après un banquet.

C’est alors qu’elle apparut.

Xuemei – Belle-de-Neige –, une concubine au teint de porcelaine, aux cheveux plus noirs que la nuit. Elle ne lui offrit pas de simples caresses, mais des mots. Des poèmes qui glissaient comme des ruisseaux sur des pierres polies, des danses qui étaient des énigmes vivantes. Elle parlait de la mort avec légèreté, comme d’une vieille connaissance.

« Je peux te la faire rencontrer, Seigneur, sans que tu t’en aperçoives », murmura-t-elle un soir, tandis que ses doigts effleuraient un flacon de jade.

Zhang, fasciné, oublia peu à peu son vœu funèbre. Xuemei avait rallumé en lui une flamme – non pas celle, vorace, de la jeunesse, mais une lueur douce, celle du dernier chant du phénix.

Puis vint le soir où, comblé, il soupira :
« Xuemei… tu m’as redonné envie de vivre. »

Elle sourit, lui servit du thé, et l’observa tandis qu’il s’endormait, paisible, bercé par l’illusion du bonheur. Le poison était aussi discret qu’une larme dans l’océan.

Quand les serviteurs le trouvèrent le lendemain, ils crurent à un sommeil profond. Seul le sourire figé de Xuemei trahissait la vérité : Zhang était parti sans le savoir, emportant dans l’éternité le seul désir qui lui restait – celui d’avoir, enfin, été apaisé.

Et la neige, dehors, se mit à tomber.
Silencieuse.
Comme toutes les choses essentielles.