Il était une fois un jeune ruisseau, fougueux et impatient, qui jaillit d'une source cachée dans les montagnes. "Je dois atteindre la mer !" murmurait-il en cascadant sur les rochers, ignorant la mousse qui tentait de le retenir, bousculant les cailloux sur son passage. Comme tous les jeunes cours d'eau, il croyait que le bonheur se trouvait plus loin, toujours plus loin.
Devenu rivière dans la plaine, son cours ralentit malgré lui. C'est alors qu'il les aperçut : des nuages. Des nuages roses au petit matin, dorés au crépuscule, argentés sous la lune. Leur danse silencieuse le fascina. Jour après jour, il s'épuisa à les suivre, se tordant dans son lit pour mieux refléter leurs formes changeantes.
Mais les nuages sont des nomades. Un jour, un grand vent les emporta tous, laissant le ciel d'un bleu implacable. La rivière se mit à pleurer. Ses larmes clapotaient contre les berges en un sanglot liquide. C'est en entendant ce gémissement qu'elle eut une révélation :
"Ces pleurs... c'est ma propre voix."
Soudain, elle comprit. L'eau de ses larmes, l'eau de son courant, l'eau des nuages - tout n'était qu'un. Les nuages n'étaient jamais partis : ils voyageaient simplement sous une autre forme. Le ciel vide n'était pas une absence, mais une promesse.
Ce matin-là, quelque chose en elle se déposa, comme des particules de lumière dans les eaux calmes. Pour la première fois, elle vit le ciel lui-même - non plus comme un simple cadre pour les nuages, mais comme une présence infinie. Bleu profond du midi, noir constellé de nuit, aurore nacrée... Le ciel l'enveloppait tout entière.
Quand les nuages revinrent, la rivière ne s'accrocha plus à leurs formes éphémères. Elle les saluait maintenant comme de vieux amis :
"Bonjour, toi qui es moi sous un autre visage."
"Au revoir, à bientôt sous la pluie."
Une nuit de pleine lune, alors que l'astre versait son lait lumineux dans son courant, la rivière réalisa qu'elle n'avait plus besoin de courir vers la mer. Elle était déjà l'océan. Elle était le nuage. Elle était la lune.