Il était une fois, dans les eucalyptus dorés d’Australie, un koala nommé Kenny. Un être d’une gentillesse si parfaite qu’elle en devenait suspecte.

Chaque matin, Kenny saluait la brousse d’un hochement de son chapeau melon :
— "Bonjour, madame Kangourou ! Comment va votre arthrose ? Puis-je vous porter vos courses ?"
— "Petit Kookaburra, as-tu bien révisé tes leçons de vol ? Tiens, voici un vers juteux pour ta peine !"

Les animaux hochaient la tête, gênés. Une telle vertu ne pouvait être naturelle.

— "Il cache quelque chose", grognait le wombat en creusant son terrier.
— "Personne n’est si aimable sans arrière-pensée", renchérissait l’échidna, ses piques hérissées de méfiance.

On missionna Mona le varan, espion hors pair, pour percer le mystère. Trois semaines d’observation plus tard, le verdict tomba :
— Aucune colère. Aucune malice. Juste… de la gentillesse. Beaucoup de gentillesse.

Les animaux se regardèrent, horrifiés.

— "Allons plus loin !" exigea un kangourou.

Ils fixèrent à Kenny un minuscule enregistreur de pensées. Les résultats furent pires que prévu :
12h07 : "J’espère que les fourmis ont assez à manger aujourd’hui."
15h33 : "Ce nuage a l’air si doux… J’aimerais que tout le monde puisse s’y reposer."

La brousse entra en ébullition. Une telle pureté était contre-nature ! On traîna Kenny devant un tribunal improvisé :

— Pourquoi es-tu si… bon ? tonna le kangourou, frappant le sol de sa queue.

Kenny, pour la première fois, douta. Et ce doute devint une obsession. Il passa ses nuits à s’auto-analyser :

— Pourquoi ne hais-je personne ? Suis-je anormal ?

Ses poils se hérissèrent. Ses yeux s’emplirent d’une lueur fiévreuse. La brousse entière recula lorsqu’il se mit à hurler :

— JE VEUX DÉTESTER ! APPRENEZ-MOI À ÊTRE MÉCHANT !

On l’enferma dans l’Asile de Sécurité Maximum pour Faune Dérangée, où il murmure encore aujourd’hui aux murs :

— Je devrais en vouloir à quelqu’un… Mais je vous aime tant, chers gardiens…

La bonté absolue est la seule folie que la société ne pardonne pas. On accepte la vertu… mais seulement à dose homéopathique.