Jadis, au temps glorieux des califes abbassides, la ville de Bagdad résonnait de la renommée d'un grand et vénérable érudit. Cet homme, dont la vie entière avait été consacrée à l'étude approfondie du Coran et des paroles du Prophète, était d'une piété sans pareille.
Sa sagesse n'avait d'égal que sa bonté. Jamais on ne l'entendait médire d'autrui, jamais on ne le voyait se moquer, ni prononcer une parole vaine. Ces qualités lui valaient l'amour et l'estime de tous, car il avait toujours un mot doux ou un sourire bienveillant pour chaque personne qu'il rencontrait, et se montrait toujours prêt à venir en aide à son prochain.
Un jour, sur le chemin de sa demeure, il croisa l'un de ses voisins.
— As-salamou Alaykoum ! salua le voisin. — Wa alaykoum salam, répondit le savant d'une voix posée. — As-tu entendu la nouvelle qui circule au sujet de ton ami Abdellah ? s'empressa le voisin, l'air de celui qui détient un secret croustillant.
Le savant, percevant l'empressement de son interlocuteur, lui tendit la main en signe de pause. — Attends un instant, mon ami. Je vois que l'envie te brûle de me confier quelque chose. Mais avant que tu ne t'avances, permets-moi de te soumettre à un petit test. Il s'agit du test des trois filtres. — Des trois filtres ? s'étonna le voisin, intrigué. — Exactement ! Avant de me parler de mon ami, il serait sage de passer ce que tu t'apprêtes à dire à travers trois questions. Ce qui en restera, tu pourras me le dire. C'est pourquoi je l'appelle le test des trois filtres. Es-tu prêt ?
Le voisin, surpris par une telle précaution, accepta d'un air hésitant : — Euh... Oui d'accord... si tu le souhaites... Dans ses discussions habituelles, on ne prenait jamais de telles précautions.
— Commençons, poursuivit le savant. Le premier filtre est celui de la vérité. As-tu bien vérifié que ce que tu t'apprêtes à me dire est vrai ? — Euh... non, pas vraiment ! En fait, on vient juste de me le rapporter... — Soit ! acquiesça le savant. Le filtre de la vérité a donc retenu tes propos. Essayons maintenant le second filtre : celui du bien. Est-ce que ce que tu voulais me dire sur mon ami est quelque chose de bon ? — Euh... non, bien au contraire...
Le savant soupira doucement. — Ainsi, tu voulais me dire quelque chose de mal sur mon ami, sans même être sûr que ce soit la vérité. Mon ami, je crains de ne pas pouvoir t'écouter... Mais peut-être réussiras-tu le test grâce au dernier filtre : celui de l'utilité. Si tu me disais ce que tu as à me dire, est-ce que cela me serait utile ?
Le voisin, très embarrassé, finit par avouer : — Euh... non, pas vraiment...
Le savant le regarda avec compassion. — Résumons, mon cher voisin. Ce que tu souhaites me dire sur mon ami est manifestement mauvais, probablement faux et ne me sera d'aucune utilité. Le seul effet serait de me donner, de manière injuste, une mauvaise image de lui. Cela vaut-il vraiment la peine de me le raconter ?