Patte de Coq

Patte de Coq

Il y a longtemps, longtemps, bien avant que vous et moi ne fussions nés, vivaient à Montjardin, Prés de Chalabre, un ménage de paysans avec leur fille, Lavallière.

Un jour, la mère mourut, et le père, fou de douleur sentit qu’il ne lui survivrait pas longtemps. Il fit venir auprès de son lit sa petite fille et lui dit :

– Je suis navré de te quitter, mon enfant, mais ta mère m’appelle et je ne puis rester. Tu iras chez ta tante de Chalabre qui sera pour toi une autre mère. Sois bonne, sois douce et dis toujours la vérité. Que ma bénédiction te porte bonheur !

Et comme il mettait ses mains sur la tête de l’enfant pour la bénir, il mourut. Or, une fée passait devant la porte. Elle entendit pleurer. Elle entra et vit la petite Lavallière toute seule au pied du lit où son père était mort.

Elle eut pitié de l’enfant et lui dit :

– Prends cette patte de coq, ma fille, et garde-la toujours sur toi. Quand tu seras embarrassée tu n’auras qu’à dire :

" Patte de coq, patte de coq,
Envoyez vite Flic et Floc "

Et aussitôt deux farfadets viendront à ton service. La petite fille prit la patte de coq, et la serra dans sa ceinture.

La fée l’embrassa sur le front et lui dit :

– Adieu, mon enfant, souviens-toi bien des paroles à dire, et ne te trompe pas !

La petite dit :

– Merci, Madame, en sanglotant et la fée disparut.

Le lendemain, la tante arriva ; elle fit d’abord emporter chez elle le petit mobilier de la petite maison sans en rien oublier ; puis elle s’occupa des funérailles.

Lavallière se sentait triste et désolée. Mais la tante était dure. Elle ne laissa pas à l’orpheline le temps de penser à son chagrin. " Ma nièce sera pour moi, pensait-elle, une servante que je n’aurais pas à payer. "

Et la pauvre petite dut faire les travaux les plus pénibles et les plus dégoûtants, tandis que sa tante et sa cousine Benoîte, se levaient tard et se promenaient tout le reste du temps.

Un jour qu’elle était seule et qu’elle avait encore plus d’ouvrage que d’habitude, elle pensa au fétiche que lui avait donné la fée et murmura :

" Patte de coq, patte de coq,
Envoyez vite Flic et Floc "

Et aussitôt Flic et Floc apparurent. Ils firent trois sauts, éclatèrent de rire, et se mirent au travail. En un quart d’heure tout fut fait. Ils refirent trois sauts, éclatèrent de rire, saluèrent et disparurent.
Et Lavallière, amusée et contente, alla s’assoire au soleil sur le seuil de la porte.

Quand la tante rentra, elle lui cria de loin :

" Fainéante ! Si ton ouvrage n’est pas fait, tu seras fouettée ! "

Mais l’ouvrage était fait, et bien fait : Il n’y avait rien à dire.

Cependant Lavallière avait grandi ; elle était devenue si jolie, si jolie que tout le monde s’arrêtait pour la regarder. Et Benoîte, sa cousine, à côté d’elle, paraissait laide avec ses yeux pointus et son gros nez pendant.

Vous pensez si la tante était jalouse ! Elle se disait : " Tant que cette maudite Lavallière sera là, jamais ma fille ne trouvera mari. "

Elle n’osait pas la renvoyer parce que tout Chalabre aurait été contre elle ; elle réfléchit, et enfin, un jour, elle dit à sa fille et à sa nièce : " Nous irons demain à notre maison de la forêt. "

Elle avait en effet une petite maison à la lisière de la forêt de Puivert. On l’avait abandonnée depuis longtemps par peur d’une méchante sorcière qui habitait non loin de là, et dévorait tous ceux qui s’aventuraient un peu trop près de sa cabane.

– Nous irons demain, entends-tu, Lavallière ?

– Comme vous voudrez, ma tante.

Elles y arrivèrent dans l’après-midi. Lavallière dut tout nettoyer et tout mettre en ordre, tandis que sa tante et Benoîte, sa cousine, se promenaient dans le jardin.

Le soir venu, la tante s’écria : " Nous n’avons ni lumière pour la nuit, ni feu pour le souper. Lavallière ira dans la forêt demander du feu et de la lumière à la première maison qu’elle trouvera.

– Comme vous voudrez ma tante.

Et voilà la pauvre Lavallière toute seule dans la forêt. Il faisait déjà sombre ; elle avait peur ; quand elle fut assez loin, elle toucha la patte de coq dans sa ceinture et dit les paroles convenues :

" Patte de coq, patte de coq,
Envoyez vite Flic et Floc "

Et aussitôt les bons farfadets apparurent, firent trois sauts et se mirent à danser devant la jeune fille.

– Conduisez-moi, leur dit-elle, où je pourrais trouver feu et lumière !

– Suis-nous répondirent-ils.

Et ils marchèrent. Ils croisèrent bientôt une dame tout habillée de noir sur un grand cheval noir, et il fit noir dans la forêt.

– C’est la nuit, dirent les farfadets.

Et ils poursuivirent leur chemin.

Enfin, ils s’arrêtèrent, firent trois sauts, dirent " c’est ici ! " et disparurent.
En effet, Lavallière vit une grande cabane éclairée par des lumières bleues. Elle frappa, toc, toc ! à la porte.

– Entrez ! fit une voix de rogomme.

Et Lavallière entra.

– Quelle audace ! dit la vieille sorcière. Sais-tu bien qui je suis ?

– Non, Madame… Ma tante m’a priée de venir demander feu et lumière à la première maison que je rencontrerais.

– Feu et lumière ! gronda l’horrible vieille. Feu et lumière ! Tu es ici maintenant et tu vas y rester. On verra demain ce qu’on fera de toi, si on te garde comme servante, ou si on te fait griller sur le gril, bouillir au pot, ou rôtir au four ! En attendant, va te coucher dans le grenier. Tu me réveilleras demain juste à l’aurore !

– Bien, Madame ! dit Lavallière.

Elle monta par une échelle dans le grenier, qui était plein d’araignées et de rats. Elle ne put dormir tant elle avait peur. Elle regardait par la lucarne pour voir venir l’aurore. Enfin elle vit passer une jolie dame aux joues roses, tout habillée de rose, sur un grand cheval rose, et la forêt fut rose.

– Ce doit être l’aurore, pensa la jeune fille, et elle descendit réveiller la sorcière.

– L’aurore vient de passer, Madame !

L’autre sauta de son lit, passa sa main dans ses cheveux qui se dressèrent comme des piques et dit à la jeune fille :

– Je vais à une assemblée de sorcières, et ne rentrerai que ce soir. Tu feras l’ouvrage de la maison et me prépareras un bon souper. Que tout soit bien propre, et luisant, sinon je te ferai griller sur le gril, bouillir au pot, rôtir au four ! C’est compris ?

– C’est bien compris, Madame, dit Lavallière. Je ferai de mon mieux.

Et sans plus de manières, la sorcière prit son balai, l’enfourcha, passa par la fenêtre, s’envola et se perdit dans les nuages.

" Patte de coq, patte de coq,
Envoyez vite Flic et Floc "

Et Flic et Floc se mirent à l’ouvrage : Il y avait fort à faire ! Tout était sale et poussiéreux. Las farfadets travaillèrent, comme jamais ils n’avaient travaillé. Au bout d’une heure, ce fut fini. Plus un grain de poussière dans la cabane, plus une toile d’araignée. Tout était propre et le souper mijotait dans un grand pot. Alors Flic et Floc s’en allèrent après avoir fait leurs trois sauts et leur gentille révérence.

Et quand la sorcière rentra elle fut grandement étonnée, car elle n’avait jamais vu sa maison aussi jolie.

– Comment as-tu fait, dit-elle méfiante.

Et Lavallière qui ne pouvait mentir répondit :

– Ce n’est pas moi, c’est Flic et Floc.

– Que dis-tu ? Qu’est-ce que c’est ?

– Une fée m’a donné pour fétiche une patte de coq et je n’ai qu’à dire :

" Patte de coq, patte de coq,
Envoyez vite Flic et Floc "

Et aussitôt, deux farfadets viennent à mon service.

– Je veux ton fétiche ! dit la sorcière, menaçante. Je le veux ! Je le veux !

Lavallière effrayée sortit la patte de coq de sa cachette. La sorcière s’en saisit et voulu dire les paroles sacramentelles, mais elle se trompa ; au lieu de Flic et Floc, elle dit :

" Patte de coq, patte de coq,
Envoyez vite Pic et Poc "

Deux chiens bondirent et la mordirent aux jambes, tandis que la patte de coq, échappée de ses mains, sautait sur son visage et lui enfonçait son ergot dans le cou.

La sorcière hurla, se débattit, écuma, et enfin, se voyant impuissante, implora l’aide de Lavallière, en disant :

– Je te laisserai partir, je ne te ferai aucun mal, je te donnerai tout ce que tu voudras, mais délivre-moi de ces chiens qui me mordent et de cette patte qui enfonce ses griffes dans ma chair.

Alors Lavallière dit d’une voix très douce :

" Patte de coq, patte de coq,
Envoyez vite Flic et Floc "

Aussitôt les chiens disparurent, et furent remplacés par des farfadets qui firent trois sauts éclatèrent de rire et dansèrent autour de la vieille furieuse.

D’elle même, la patte de coq était revenue dans la ceinture de Lavallière. Et la sorcière enfin délivrée s’écria :

– Va-t-en fille d’enfer ! va-t-en ! Je ne veux plus te voir !

– J’étais venue chercher feu et lumière.

– Prends ce crâne et ce tibia, et va-t-en ! Je ne veux plus te voir !

Et Lavallière revint à la lisière du bois où sa tante fut étonnée de la revoir.

– Je vous apporte feu et lumière, lui dit-elle.

C’était le soir. Le crâne et le tibia s’allumèrent. Dans le crâne brillait une lueur rouge, et sur le tibia, comme sur un chandelier, tremblait une flamme verdâtre.

La tante prit le crâne, et Benoîte le tibia, et leurs mains se crispèrent. Et voilà que des langues de feu sortirent des yeux du crâne, et que la flamme sur le tibia s’enfla terriblement.

Et les langues de feu, et la flamme verdâtre brûlaient Benoîte et sa mère qui poussaient des hurlements de douleur.

Effrayée, Lavallière appela les farfadets au secours :

" Patte de coq, patte de coq,
Envoyez vite Flic et Floc "

Flic et Floc apparurent, firent trois sauts, éclatèrent de rire et soufflèrent sur les flammes qui, de plus en plus violentes, consumèrent en quelques instants l’insipide Benoîte et sa méchante mère.
Et toutes deux ne furent plus bientôt qu’une poignée de cendres que le vent, attiré par le feu, dispersa.

Lavallière, qui était bonne, pleura.

– Ne pleure pas, petite, ne pleure pas ! disaient les farfadets : elles ont eu le sort qu’elles te souhaitaient.

– Mais je suis seule, maintenant dans le monde.

– Il vaut mieux être seule que vivre avec des méchants et des sots. Nous allons t’emporter dans une île où tu seras tranquille et heureuse avec nous.

Et sans tarder, ils fabriquèrent un petit carrosse, y installèrent leur maîtresse, s’y attelèrent et l’emmenèrent vers la mer.

Or, en chemin, ils rencontrèrent le fils du Roi avec ses hommes d’armes.

– Quelle est cette jolie fille ? fit demander le fils du Roi.

– Cette jolie fille, répondirent les farfadets, fuit le monde et veut vivre tranquille.

– Je la veux ! Prenez-la de gré ou de force et emmenez-la moi !

Lavallière entendit ces paroles ; elle dit :

– Quel est cet insolent qui veut me prendre de force ?

– C’est un fils de Roi, dirent les farfadets. Il croit que tout lui est permis, parce que, devant lui, des tas d’imbéciles se sont humiliés.

– J’aimerais mieux mourir que d’être à son service ! dit Lavallière.

Et les farfadets se mirent à courir. Et la troupe du Roi poursuivit l’étrange petit carrosse, le brave petit carrosse, qui, par monts et vallées, fuyait pour rester libre.

Le fils du Roi était furieux qu’une fille ait osé résister à un de ses caprices. Il injuriait ses gens d’armes, et labourait de ses éperons les flancs de son cheval. Au galop ! au galop !

Mais Flic et Floc couraient plus vite. De temps en temps ils disaient à Lavallière :

– Maîtresse, tournez-vous, et dites-nous s’ils se rapprochent.

Et Lavallière répondait :

– Ils sont en haut de la colline. Courez, mes bons amis, courez toujours.

– Les voyez-vous encore, demandaient les farfadets.

– Je ne vois plus qu’une poussière là-bas, à l’horizon…

Ils étaient maintenant sur le bord de la mer. En hâte, avec des branches de pin entrelacées, Flic et Floc construisirent un radeau, y posèrent la jeune fille, et l’amenèrent en nageant, jusqu’à une île toute proche, qui n’était qu’un ensemble de rochers que la mer avait déchiquetés.

Jeune fille et farfadets se blottirent dans une anfractuosité. Et de là bien cachés, ils virent sans être vus, le fils du Roi avec sa troupe, arriver sur la plage, et n’y trouver qu’un tout petit carrosse vide.
– Elle s’est noyée avec ses farfadets, dirent les hommes d’armes.

Et le fils du Roi, furieux de sa course inutile et de sa déconvenue fit décapiter sur l’heure trois ou quatre paysans qui avaient le tord de se trouver par là.

Lavallière resta dans cette île déserte. Elle obéissait à la maxime des farfadets : " Il vaut mieux être seul qu’avec des méchants et des sots ". Elle y vécut longtemps, longtemps.

Un jour, elle mourut. De tristesse, les farfadets aussi moururent. Et l’île s’enfonça presque tout entière dans la mer. Il n’en resta que quelques pointes qui émergent et s’appellent encore les Roches de Lavallière. Elles sont en face de la plage de Saint-Pierre où viennent se baigner les gens de Salles et de Fleury.

Allez-y un soir au clair de lune. Vers la minuit, vous y verrez passer des ombres : c’est Lavallière et ses farfadets.

Conte de l'Aude
PIERRE VALMIGÈRE

Commentez cet article