Les renards

Les renards

Je vous dirai comment le duc et la duchesse de Joyeuse, avec leurs deux garçons, passèrent la Noël dans leur château qui est encore debout à Couiza, entre l’Aude et la Salz.

Le plus jeune des fils était parti seul à la chasse dans la montagne, du côté de Véraza et Saint-Salvayre.

Il suivait un sentier à travers des bruyères, quand il vit, devant lui, un renard dont la fourrure blanche avait des franges d’or.

Il tira une flèche, mais elle partit en l’air et se perdit dans le ciel bleu ; et les chiens, au lieu de s’élancer à la poursuite du renard, demeurèrent sur place, comme paralysés.

Le jeune homme reconnut alors que cet animal devait être enchanté. Il savait que ces montagnes étaient peuplées de génies, de sorcières, de géants et de fées, qui vivaient le plus souvent dans des palais souterrains dont les sales splendides communiquaient avec l’enfer, mais qu’ils en sortaient parfois pour inquiéter les hommes. Cependant, poussé par la curiosité, il suivit ce renard. Et ils allaient ainsi, l’un derrière l’autre, tranquillement, comme à la promenade. Ils traversèrent des bois de chênes-verts et d’oliviers sauvages, puis des pentes abruptes tapissées de lavande et de thym.

Enfin, ils arrivèrent dans une sorte de vallon fermé, couvert d’une herbe joyeuse et fine et dominé par un rocher énorme au-dessus duquel un aigle tournoyait.

Le renard s’arrêta, se retourna et regarda le jeune homme qui commençait à se repentir d’avoir été si téméraire, et à se demander s’il ne ferait pas mieux de rentrer tout de suite au château.

Et comme il se disposait à s’enfuir, voici que subitement, l’animal se changea en une ravissante jeune fille qui avait une robe blanche avec des franges d’or.

Et la jaune fille lui dit :

– Me veux-tu, joli garçon ?

Il répondit :

– Je te veux, jolie fille.

– Pour m’avoir, reprit-elle, il faut être plus fort que moi. Veux-tu lutter ? Je te défie.

– J’accepte.

Ils se prirent à bras-le-corps. Il essaya de la renverser : ce fut peine perdue. Il chancela, tomba, et ses épaules touchèrent le sol. Alors elle lui mit le pied sur la poitrine : avec une longue corde qu’elle avait en guise de ceinture, elle lui lia jambes et bras, puis le jeta comme un paquet au pied d’un arbre, et dit en s’en allant :

– Tu n’es pas assez fort, jeune homme, pour mériter la fée Maleine.

Et l’écho du rocher répéta :

– … Pour mériter la fée Maleine.

Il gisait à terre, triste et humilié d’avoir été vaincu par une femme. Le soir était venu. La faim et la soif commençaient à le torturer quand une autre jeune fille souriante et douce apparut. Elle disait sur un air de chanson :

– Voici du pain, du vin, des figues et du miel.

Et le rocher de l’aigle, après elle, disait :

– … Du pain, du vin, des figues et du miel.

Elle le fit boire et manger.

Et le jeune homme lui murmura :

– Qui que tu sois, ô jeune fille, sois bénie pour ta bonté.

Et la jeune fille dit de sa voix claire :

– Je suis Angélina, la sœur cadette de Maleine.

Et l’écho répéta :

– … La sœur cadette de Maleine.

Ce soir-là, au château de Couiza, on fut dans l’inquiétude.

Pour la messe de minuit, le plus jeune des fils n’était pas revenu…

Le réveillon qui fut servi dans la salle des Dames fut affreusement triste, et la nuit qui suivit se passa, sans sommeil, dans l’angoisse.

– Où est-il ? Que fait-il ?

La duchesse de Joyeuse disait :

– Des brigands venus d’au-delà des monts, l’ont peut-être fait prisonnier.

Le duc murmurait avec colère :

– Point n’est besoin, ma mie, d’accuser les hommes d’Aragon. Nous avons des ennemis aux portes mêmes du château. Ce peuple vaincu auquel nous nous sommes imposés par la force, nous déteste et nous craint. Je ne sais comment il était autrefois : je ne sais s’il a mérité sa défaite : mais à présent, son âme n’est plus qu’un vil mélange d’envie, de haine, d’hypocrisie et de lâcheté. Il n’a plus assez de courage pour se révolter ; il n’aurait pas assez de vertu pour rester libre. S’il n’avait plus de maître, il prendrait un manant pour s’en faire un seigneur.

La duchesse pleurait.

– Mon ami, disait-elle, vous m’effrayez. Serait-il tombé dans un horrible guet-apens ? Où est-il ? Que fait-il ?

… Et la nuit de Noël se passa dans l’angoisse…

Et quand les étoiles pâlirent, et que l’aurore fit le ciel clair, tandis que les cloches de l’église sonnaient l’angélus du matin de Noël, l’aîné des fils Joyeuse dit à son père et à sa mère :

– Je vais dans la montagne, et je le trouverai.

Il partit. Et voilà que dans un chemin creux, il fit la rencontre d’un vieillard, longs cheveux blancs et barbe blanche, qui lui demanda l’aumône pour l’amour du bon Dieu.

– Je n’ai pièce d’or ou d’argent, dit-il au mendiant, ni même un rouge liard. Je suis parti à l’aventure pour rechercher mon frère qui s’est perdu dans la montagne. Mais prenez cette bague ; vous la vendrez à la ville prochaine, et vous en aurez, je pense, de quoi vivre au moins toute une année.

Le vieillard pris la bague et, sans rien dire, s’en alla.

Le fils Joyeuse n’avait pas fait cent pas quand il revit le même mendiant qui lui dit :

– Mon enfant, je veux être aussi bon que toi et te rendre un service. Écoute : Ton frère est prisonnier des fées. Va les trouver. L’une d’elle te provoquera. Pour la vaincre tu n’auras qu’à presser avec ton pouce sous le sein gauche entre les côtes. Elle tombera et tu seras le maître. Va ; ton chemin te sera indiqué par un scarabée, un papillon et un criquet. Adieu, et bonne chance.

– Merci, fit le jeune homme.

Et il poursuivit son chemin.

Il fut bientôt à un carrefour de sentiers, et comme il se disait : ' Faut-il prendre à droite ? faut-il prendre à gauche ? ' Il aperçut devant lui un scarabée, un papillon et un criquet : le premier trottinait, le second voletait, le troisième sautillait, mais ils se retrouvaient tous ensemble.

Le jeune homme pensa : ' Le vieillard avait raison. Voici mes trois compères : scarabée, papillon et criquet. Je n’ai plus qu’à les suivre. ' Et il les suivit.

Ils traversèrent des landes de bruyères, des bois de chênes-verts et des pentes abruptes tapissées de lavande et de thym. Et quand ils furent dans un vallon fermé, les trois compères s’envolèrent, et, par-dessus les arbres, disparurent.

Et le jeune homme se trouva seul. Il regarda de tous côtés, et aperçut enfin son frère, gisant au pied d’un arbre, chevilles et poignets liés.

Il se précipitait pour le délivrer quand la fée Maleine apparut et lui dit :

– Halte-là, beau jeune homme, si tu veux ton frère, il faut me vaincre.

– J’essaierai, jolie fée.

– Et si tu es vainqueur, tu seras maître de moi et de tous mes trésors.

Ils se touchèrent la paume des mains, et bondirent l’un sur l’autre. Elle le prit à bras-le-corps, et allait le jeter à terre, quand il pressa du pouce du pouce sous le sein gauche entre les côtes.

Du coup, la fée pâlit, tomba et murmura : ' Je suis vaincue ! ' Et comme il la regardait, étonné de sa victoire si facile, elle se releva et dit :

– Je n’ai qu’une parole. Je suis à toi, tout est à toi.

Juste à ce moment-là, sa sœur Angélina apportait le repas du prisonnier en chantant :

– Voici du pain, du vin, des figues et du miel.

– Et voici mon vainqueur, dit Maleine.

Ils délivrèrent le jeune frère, et tous les quatre rentrèrent au château de Couiza où tout le monde fut heureux de revoir les deux garçons qu’on avait cru perdus.

– Et quelles sont ces belles filles ? demanda le duc.

– Nos fiancées, mon père, si vous le voulez bien.

– Par Saint-Denis, votre mère exceptée, jamais je n’ai vu plus beau visage, et je vous félicite. Or ça ! Nous avons fait hier soir un triste réveillon ! Nous ferons un souper plus joyeux, j’en suis sûr, aujourd’hui.

Ce souper fut servi dans la salle des Preux.

Vers la minuit, on entendit frapper doucement à la grande porte.

– Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ?

On ouvrit les fenêtres.

– Qui est là ? Que voulez-vous ?

– Ce sont les petits serviteurs d’Angélina et de Maleine qui apportent leurs trésors.

Et à la lueur des torches, on vit toute une bande de farfadets qui avaient visages d’enfants et pattes de grenouilles. Ils portaient deux par deux, cassettes, vases et coffrets.

Les petits farfadets entrèrent dans la salle et posèrent aux pieds de leurs maîtresses ce qu’ils avaient porté.

Dans les cassettes, il y avait des pièces d’or ; dans les vases, des diamants, des perles et des pierres précieuses, et dans les coffrets, des robes magnifiques tissées d’or et de soie de toutes les couleurs.

– C’est la plus riche dot qu’on ait jamais donnée à fiancée ! dit le duc de Joyeuse.

Il avait à peine achevé ces paroles que des coups formidables ébranlèrent la grande porte du château.

– Qui est là ? Qui est là ?

Mais celui qui frappait dédaigna de répondre. Tout de suite, la porte céda, et un géant entra dans la salle des Preux. Les flambeaux, aussitôt, s’éteignirent : on ne vit que les yeux du géant qui lançaient des flammes dans la nuit.

– Père ! père ! aie pitié ! dit Angélina. Nous te suivrons ! nous t’obéirons ! ne leur fait pas de mal !

– Ne leur fait pas de mal ! dit avec autorité une voix inconnue.

Alors, une torche s’alluma d’elle-même, et on vit un vieillard – cheveux blancs, barbe blanche – qui étendait ses mains vers les Joyeuse, comme pour les défendre, tandis que les farfadets, qui avaient repris cassettes, vases et coffrets, prenaient la fuite de tous côtés.

Le géant ne dit rien ; il toucha seulement l’épaule de ses filles, et on vit… qu’est-ce qu’on vit ?… on vit trois renards à la fourrure blanche avec des franges d’or sortir ensemble de la salle des Preux, franchir d’un seul bond le fossé du château et disparaître dans la nuit.

Le vieux mendiant les suivit. Il avait une auréole autour de ses cheveux. Et les Joyeuse, d’abord glacés d’étonnement et d’épouvante, comprirent bientôt que des créatures de l’enfer avaient voulu les tourmenter, mais qu’un grand Saint était descendu tout exprès du Ciel pour les arracher aux démons.

Et père, mère, fils et serviteurs rendirent grâce à Dieu et au Bienheureux inconnu qui les avaient sauvés.

Ainsi se passa Noël, cette année-là, au château de Couiza, entre l’Aude et la Salz.

Conte de l'Aude
PIERRE VALMIGÈRE

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