La Gerboise et le Chacal

La Gerboise et le Chacal

Dans le monde berbère, le chacal tient le rôle du renard. Il est rusé, patient, amoral. On l'appelle « Oncle Yahia ». On le dit « taleb », c'est-à-dire étudiant, car il est intelligent et considéré comme instruit.

Le Chacal Yahia, rusé chasseur, pourchassait sa proie depuis un long moment. La gerboise sautait, se cachait, arrivait à se glisser dans un trou, se glissait sous une touffe d'alfa. Le patient Yahia n'en démordait pas, il lui fallait l'attraper. Il y parvint enfin : elle était là, à portée de dent, tremblante. Il ouvrait la gueule quand soudain elle s'adressa à lui :
— Yahia, connais-tu bien le Prophète ?

Yahia était un taleb, digne étudiant du Saint Qoran. Il s'attendait à ce que les dernières paroles de la gerboise fussent des insultes ou des malédictions, pas un cours de théologie. Il s'assit de surprise, la gerboise continuait :

— Es-tu sûr d'avoir assez faim ? Ne sais-tu pas que c'est un péché de tuer sans nécessité ? Sais-tu si tu ne condamnes pas à mort mes enfants qui ne me verront plus ? Te souviens-tu de cette femme qui fut damnée pour avoir enfermé une chatte et ainsi affamé ses petits ?

Yahia se sentait penaud, son ventre le tiraillait, mais avait-il assez faim pour avoir besoin de se rassasier de cette gerboise ? Elle n'était pas une si grosse prise, finalement. La vue de l'Enfer l'effrayait, Allah le contemplait assis sur son trône. Et la gerboise parlait toujours, elle avait fini par monter sur une petite dune, et continuait ses démonstrations.
— Pense aux tourments du feu ! Tu y passeras l'éternité, et ce moment est proche, tout proche !

Il n'eut que le temps de voir une ombre tomber du ciel, un faucon emportait la gerboise qui piaillait désespérément ; d'un coup de bec le rapace la réduisit au silence et l'emporta à tire-d'aile vers son nid. Yahia en était encore saisi, quand il ressentit une vive douleur qui lui déchirait le dos : une grande hyène tachetée s'était approchée silencieusement pendant qu'il était fasciné par les discours de la gerboise et le dévorait maintenant tout vif.

Ainsi périrent la gerboise et le rusé chacal. Yahia comprit trop tard qu'on ne doit pas discuter avec ce qui est destiné à vous servir de pitance, et qu'à être charitable on s'expose à devenir soi-même une proie. Il avait tenté en vain de convertir cette hyène ; elle devait être mécréante.

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