L'arbre de tristesse

L'arbre de tristesse

Il était une fois un pays si parfait qu’on le nommait le royaume d’Harmonie. Le roi vivait dans un somptueux palais au cœur d’une capitale magnifique entourée de remparts, et son obsession était le bonheur de son peuple. Ce souverain était si riche et si généreux qu’il allouait tous les mois une importante somme d’argent à chaque foyer. Les jardins des villas regorgeaient d’oiseaux et de plantes, de patios et de fontaines. On y organisait plusieurs fois par an des concours de chant et des joutes poétiques. Les conflits entre voisins n’existaient pas, car le roi veillait à ne léser personne. Mais depuis quelque temps, certains de ses sujets souffraient d’une noire tristesse dont ils avaient honte et n’osaient parler. N’était-il pas scandaleux d’avoir mal à l’âme alors que d’autres peuples mouraient de faim ou dans la violence des guerres ?

De plus en plus souvent, à la nuit tombée, des citadins quittaient la ville pour prendre le chemin de la forêt voisine. Ils y entendaient l’appel d’un arbre maléfique et irrésistiblement attirés, s’y pendaient. Seuls les plus tristes pouvaient comprendre les plaintes et les sanglots de l’arbre, en écho à leur propre désarroi. On le nomma l’arbre de tristesse. On savait qu’il se trouvait dans la forêt mais on ignorait son emplacement exact. Dans ce pays où le bonheur était obligatoire, le roi sentit son pouvoir menacé.

Désormais, tous les soirs, il fit fermer à double tour les portes de la ville afin que personne n’en sorte. Tout citoyen qui violerait le couvre-feu serait passible d’une lourde peine.

Mais dans cette cité du bonheur, il y avait aussi des enfants. Le petit Jacques avait deux ans et une immense joie de vivre. Il ne parlait pas encore très bien mais découvrait le monde avec émerveillement. Le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, le goût des fruits, la fraîcheur de l’eau, les courses effrénées dans le jardin de ses parents, le soleil, les animaux familiers, tout l’enchantait. Ses petites mains potelées ne savaient encore que caresser, saisir et déchirer. Il croyait, sans parvenir encore à le formuler en mots, que les papillons étaient une partie des fleurs. Lorsqu’il touchait un papillon posé sur l’une d’elles, il s’imaginait que ses doigts avaient le pouvoir de donner vie aux pétales et riait aux éclats en les voyant s’envoler.

Un soir qu’il se promenait au-delà des remparts en compagnie de son père, le couvre-feu sonna. Selon son habitude, dans son langage de bébé, Jacques parlait aux papillons et tentait de les attraper. Il avait cueilli une fleur mauve dont il tenait fermement la tige, en espérant qu’un papillon coloré s’y poserait. Son père, qui se hâtait de franchir les remparts avant la fermeture des portes, ne vit pas que son enfant avait cessé de le suivre et poursuivait ce qu’il croyait être une fleur volante. Les portes se refermèrent et Jacques se retrouva hors de l’enceinte de la ville.

L’enfant n’avait peur de rien. Choyé, aimé, protégé, il ne connaissait ni le danger, ni la souffrance, ni la mort. Il ne fut même pas effrayé en découvrant l’absence de son père mais se sentit encore plus libre. Il courut vers la forêt, qu’il n’avait jamais explorée parce qu’il savait confusément, d’après les dires des adultes, que ce lieu était dangereux. Soudain, il entendit les pleurs et les gémissements de l’arbre de tristesse qui, comme chaque nuit, appelait les désespérés. Alors, pour la première fois de sa vie, le petit Jacques eut peur. Il se mit à pleurer et appela son père. Mais celui-ci ne pouvait l’entendre. Même terrorisé, Jacques avait vaguement conscience qu’il devait retourner chez lui. Il courut vers les remparts, mais l’obscurité recouvrit si vite la forêt qu’il dut revenir sur ses pas. Les pleurs devenaient de plus en plus déchirants à mesure qu’il se rapprochait de l’arbre. C’étaient comme des sanglots d’enfant. Puis Jacques vit distinctement se détacher de l’arbre la silhouette d’un petit garçon à peine plus grand que lui. Sa terreur fit place à de la curiosité. Il n’avait jamais vu une chose pareille. Était-ce un être vivant ou un dessin ? Jacques eut une certitude : c’était un malheureux. Alors pour le consoler, il lui tendit la fleur qu’il avait cueillie devant les remparts et qu’il tenait toujours fermement sans sa petite main. « Pas pleurer, dit-il à cet insolite compagnon, cadeau pour toi ». L’autre enfant prit la fleur et cessa de pleurer. Puis il disparut. Alors le petit Jacques, cédant à une immense fatigue, s’allongea et s’endormit au pied de l’arbre.

Le lendemain, son père, accompagné de la garde royale, le retrouva encore endormi. Il le prit dans ses bras et l’étouffa presque de baisers. Jacques ne comprenait pas pourquoi son père pleurait. On ne retrouva pas l’arbre de tristesse. Il avait fait place à un arbuste mauve dont les fleurs étaient semblables à celle que Jacques avait offerte au mystérieux enfant.

Les suicides cessèrent du jour au lendemain dans le royaume. Jamais plus les désespérés n’entendirent l’irrésistible appel de l’arbre.

Le roi voulut remercier Jacques et lui proposa les plus beaux jouets qu’il put trouver. Mais l’enfant les refusa tous. Un peu irrité, le roi lui demanda ce qu’il désirait. « Ouvrir portes. Jouer avec le petit garçon », répondit Jacques. Le roi l’exauça. Désormais, les portes de la ville demeurèrent toujours ouvertes. Chacun redevint libre de se déplacer dans le pays de jour comme de nuit.

Ce fut à cette époque que des émigrants venus du royaume voisin affluèrent dans la ville. Fuyant leur pays qu’une terrible guerre mettait à feu et à sang, ils se réfugièrent au royaume d’Harmonie, où l’argent et la nourriture abondaient.

Alors, oubliant pour toujours leur mélancolie, les sujets du roi trouvèrent une raison de vivre en partageant avec eux leurs richesses.

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