Jacasser

Jacasser

Il était une fois un temps où les animaux jacassaient. Oui, jacassaient. Toutes les créatures vivantes parlaient. Un beau et même langage. Commun et compréhensible de tous. Il n’était alors pas rare de voir un singe, assis sur de basses branches, converser de bon aloi avec une girafe ou un toucan. Les discussions étaient futiles, légères mais précieuses, essentielles à l’équilibre naturel comme les gouttes de rosées le sont dans un désert de pierre. Personne ne remettait en cause l’état des choses et pouvoir en converser aisément, sans barrière d’espèce aucune, égaillait les êtres, du plus faible au plus féroce. Le tigre se prenait fréquemment à débattre de son rôle de prédateur avec la jeune antilope sans qu’aucun ne trouve gêne ou dissonance à cela.

Peu après, une autre espèce fit son apparition. Rien d’étonnant. Cela arrivait tous les jours. On accueillait alors joyeusement les nouveaux venus, les observant, les analysant et commentant leurs progrès d’adaptation dans la jungle. Ce fut d’ailleurs le cas aussi ce jour-là. Mais ce nouvel être était des plus étranges. Jamais satisfait de sa condition. Le toujours plus était son crédo. Il bousculait les ordres, chassait les plus forts et revendiquait une place de dominant sans autre attribut que sa coquette envie d’écraser les autres. Fiévreux de tout savoir, il eut vite fait de parler le langage de tous. Et même d’oser y ajouter ses mots. Il charma les uns, enrôla les autres, tua, se fit croquer aussi. Mais face à ce trublion surexcité, tous se méfièrent rapidement. On le laissa à part, et on y prêta vite plus attention. Quelle erreur. Quelle grossière erreur.

Le temps passa. Dans une clairière, trois ours jouaient contre quelques jaguars à saute-mouton. Cela discutait les points. Ils le virent arriver. Lui. L’homme. Il avait même troqué sa peau douce et fragile contre des peaux de cousins. D’un sans-gêne. L’homme dit à l’ours : « Toi, mon grand, cela fait bien longtemps que je ne t’ai vu m’aider à ramasser le miel. Tu prends tes frères avec toi. J’vais vous faire travailler ». Le mot était lâché. Un nouveau mot comme toujours. Mais les jaguars avaient flairé l’entourloupe. Ils fuirent, chipant une patte de mouton dans la cohue. Les ours ne comprirent pas tout de suite. C’est quand ils arrivèrent dans une nouvelle clairière que ça fit tilt sous leur cuir. Tout était rasé, les arbres coupés, et des chevaux, jadis si fiers à galoper sous la lune, tiraient comme de pauvres bêtes des charges plantées dans le sol. Travailler. Autant dire mourir vivant.

Les ours déguerpirent à grande foulée. Et dans leur course à travers montagnes, plaines et forêts de pins, ils crièrent « Taisez-vous ! Taisez-vous ! Le langage est notre perte, l’homme veut nous faire travailler. Taisez-vous ! »

Et c’est depuis ce jour que les animaux se taisent. Sauf quelques perroquets, mais ça c’est juste pour narguer l’homme, car quel travail sérieux donner à un perroquet?

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